BIENVENUE en HAPPYCRATIE !

HAPPYCRATIE ou comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies

Le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait…Il suffirait d’écouter les experts et d’appliquer leurs techniques pour devenir heureux. L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’euros, affirme ainsi pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en maîtrisant leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes.

Mais n’aurions-nous pas affaire ici à une autre ruse destinée à nous convaincre que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité ? Et si la psychologie positive, ladite science du bonheur, élargissait le champ de la consommation à notre intériorité, faisant des émotions des marchandises comme les autres ?

Edgar Cabanas, docteur en psychologie à l’université autonome de Madrid et Eva Illouz, Directrice d’études à l’EHESS (Paris), interrogent la psychologie positive et explorent les implications d’un des phénomènes les plus captivants et inquiétants de ce début de siècle dans leur livre HAPPYCRATIE.

Nous voilà donc au XXIème siècle devant un objectif impérieux : être heureux ! Un nombre croissant « d’happycondriaques » se retrouvent ainsi anxieusement focalisés sur leur moi et continuellement soucieux de corriger leurs défaillances psychologiques, de se transformer et de s’améliorer. Le bonheur deviendrait ainsi une marchandise parfaite pour un marché qui s’évertue à normaliser notre obsession pour la santé physique et mentale.

Et cette obsession, outre le fait qu’elle enrichit de nombreux experts en développement personnel, se retourne souvent contre le « chercheur du bonheur ». Après avoir placé ses espoirs dans de multiples thérapies, produits et services, si par malheur il échoue à enrayer la notion de souffrance de son existence, il se retrouvera face à son incapacité à mener des vies plus réussies et accomplies car le bonheur serait, selon la psychologie du positive, une affaire de choix personnel.

La psychologie positive pose en effet comme postulat que :

  • Le bonheur humain doit être attribué pour 90% à des facteurs individuels et psychologiques (en gros t’es né dans un bidonville à Manille ou dans une villa à Beverly Hills, si t’es malheureux, c’est dans ta tête !)
  • Le Bonheur peut être acquis : ce n’est qu’une question de choix, de volonté, de perfectionnement de soi et de savoir-faire (en gros, si t’es pas heureux, bein c’est de ta faute mon gars, t’as qu’à travailler sur toi !)
  • Les facteurs non-individuels jouent un rôle plutôt insignifiant dans le bien-être individuel (bein quoi, t’es à la rue et malheureux ? Mais fais un effort, penses positif un peu !)

En gros changer sa façon de penser et d’être au quotidien est la clé du bonheur. Dans le Best-Seller The How of Happiness, Sonja Lyubomirsky encourage les lecteurs à s’intéresser bien plus à leur moi qu’aux conditions dans lesquelles ils vivent. Il s’agit de cultiver la gratitude, à cultiver l’optimisme, à gérer le stress, à vivre l’instant présent et à savourer les « petits plaisirs de la vie ».

Si la psychologie positive dit vrai, à quoi bon dans ce cas pointer du doigt les structures sociales, les institutions ou les médiocres conditions de vie puisque les exercices de Self-Help suffiraient à remédier à l’absence de transformation sociale ? Que nous soyons dans un bidonville ou un pays en guerre, que nous soyons né pauvre ou riche n’affecteraient en rien notre trajectoire éducative et professionnelle, nos conditions de vie au quotidien, notre accès à la santé et à l’éducation ? Telles sont les interrogations posées par des chercheurs qui critiquent fortement cette vision méritocratique voulant que chacun obtienne au bout du compte de qu’il mérite d’obtenir en fonction des efforts faits et de sa persévérance à être heureux.

Donc quelle que soit l’époque, les conditions de vie, les clés de l’accès au bonheur et à l’amélioration de soi seraient toujours à trouver en nous-mêmes ? Ce message rencontre un vif succès actuellement dans une société anxiogène face à la dégradation du marché de l’emploi, l’instabilité institutionnelle, l’aggravation des inégalités et la destruction de notre planète. Il permet sans doute à certains, dans des temps d’incertitude et d’impuissance, d’avoir le sentiment de retrouver prise sur la vie, et à d’autres de masquer l’anxiété qui les dévore. « Se soucier de soi en temps de crise » : Voilà la solution proposée !

Parti en quête de son intériorité, l’happycondriaque va donc tester de nombreuses thérapies du bonheur. En parfait consommateur, il va multiplier les achats de services et produits au service de sa quête (vous voulez devenir riche ? Vendez du bonheur !!!). Non parce que ce qu’on ne vous dit pas, c’est que l’idéal néolibéral de l’amélioration sans fin de soi vient parfaitement s’articuler au principe de la consommation perpétuelle. Il y aura toujours un service ou un nouveau produit pour devenir la meilleure version de vous-mêmes ne vous inquiétez pas ! Et surtout ne vous épuisez pas dans cette quête, le système capitaliste a besoin de vous !

Cette poursuite effrénée du Bonheur et la croyance répandue en la capacité de se façonner soi-même promeut la responsabilité personnelle. Du coup, ne pas être suffisamment heureux est aujourd’hui vécu comme une raison de culpabiliser, un indice de vie ratée. Échouer à mener une vie heureuse fait de vous une personne peu fréquentable !

Savez-vous que dans le monde du travail, « le bonheur est la condition essentielle à la réussite professionnelle ? » Les collaborateurs et salariés heureux travailleraient mieux selon les adeptes de la psychologie positive. Ils seraient capables de plus d’autonomie, d’implication et de flexibilité. Le bonheur fait la réussite et non l’inverse ! Attention donc à vous montrer heureux à vos entretiens d’embauche. Il est d’ailleurs démontré que de plus en plus de managers affirment désormais sélectionner leurs recrues en fonction de la positivité émanant de leur personne. Il existe même des Chief Happiness Officer (CHO) dans certaines entreprises aux Etats-Unis et en Europe.

Et si vous voulez être au top du top, devenez entrepreneur ! L’entreprenariat est l’aventure du façonnement de soi ! Vous serez ainsi présenté comme un être d’une grande persévérance, doué de sens stratégique, mais aussi téméraire et capable de se motiver lui-même. Et n’oubliez pas, devenir un entrepreneur est une simple affaire de choix personnel. Bon, en mode off, ce qu’on ne vous dit pas, c’est que l’idéologie de l’entrepreneuriat a fait son apparition dans les pays riches et développés, où les niveaux de chômage sont les plus élevés et l’économie la plus fragile. C’est en effet sur les marchés du travail les plus sinistrés que les individus sont les plus fermement invités à se débrouiller par eux-mêmes.

L’happycondriaque va donc investir pour devenir la meilleure version de soi-même et veiller à toujours renvoyer une image positive de lui-même. Paraître heureux devient l’impératif des générations les plus jeunes qui cherchent à entretenir une image de soi unique et inspirante. La culture thérapeutique positive est désormais un business mondial. Vous voulez devenir riche ? Vloguer sur votre capacité à avoir surmonté vos difficultés grâce à une pensée positive (bon en revanche si vous ne les avez toujours pas surmonter ne dites rien surtout, c’est que vous êtes un looser incapable de travailler sur vous n’oubliez pas !)

Comme le dit si justement PewDieDie « Ne soyez pas vous-mêmes. Soyez une pizza. Tout le monde aime la pizza ». Oui parce qu’on a jamais autant parlé d’authenticité que depuis que des normes nous dictent ce qu’une personne inspirante doit débiter pour faire le buzz ! Soyez vous-mêmes, mais conformez-vous à ce sacro-saint individu épanoui, résilient, heureux, unique et inspirant en quête permanente d’amélioration de lui-même !

Et surtout, n’exposez que rétrospectivement vos faiblesses uniquement dans le but de valoriser votre capacité à les avoir dépassées. Mais quand vous êtes le nez dans le caca,  il est de rigueur de continuer à paraitre heureux et donc fréquentable, car, comme le rabâche les quotes inspirants qui fleurissent sur le net : « Fuyez les gens négatifs ! »

Vous savez ceux-là même incapable de s’auto-manager et de travailler en permanence à l’amélioration de soi. Fuyez ces personnes jugées négatives qui ne sont pas aptes à mener une vie saine et fonctionnelle. Soyez résilients face à la douleur car toute souffrance permet de tirer une leçon positive.

Et si, comme ces personnes négatifs, vous êtes dépressifs, marginal, pauvre, toxicomane, boulimique, anorexique, malade, solitaire, chômeur, endetté, ruiné…C’est tout simplement que vous n’avez pas fait assez d’efforts et que vous avez fait le choix de vous ancrer dans la douleur au lieu d’opter pour une vision positive. Car la tyrannie de la positivité nous incite à envisager la tristesse, l’absence d’espoir ou le deuil comme autant d’états non seulement bénins mais aussi fugaces que nous ferons disparaitre à la condition de nous en donner la peine.

On s’étonne ensuite de la montée du stress, de l’angoisse, de la dépression, du sentiment de vacuité, du désespoir dans nos sociétés individualistes et de l’impératif de paraitre heureux sur les réseaux sociaux !

I love my life – Life is Beautiful – Be Happy !

Et c’est ainsi qu’on se retrouve dans une société qui n’a jamais autant parler de bonheur et consommer d’anti anxiolytiques !!!

Quoi qu’il en soit, il est devenu très mal vu de critiquer la recherche du bonheur et la volonté de s’élever socialement grâce à la pensée positive car c’est devenu la manière la plus normale, désirable et fonctionnelle de vivre.

Pourtant, les auteurs concluent sur les propos de Terry Eagleton :

«  il est sûr que nous avons besoin d’espoir, mais nous n’avons certainement aucun besoin de l’optimisme tyrannique, conformiste qui accompagne désormais l’idée du bonheur. L’espoir dont nous avons besoin se fonde sur l’analyse critique, la justice sociale et une politique qui ne soit pas paternaliste, qui ne décide pas en notre nom de ce qui est bon pour nous et qui, loin de vouloir nous épargner les difficultés de la vie, nous y prépare, non en tant qu’individus isolés mais en tant que société. »

Bref, un livre à lire impérativement, un chef d’œuvre de l’esprit analytique et critique !

Réale

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