JE MANGE DONC JE SUIS

« Je mange donc je suis »[1] Lors du dernier Défi Veggie[1], la plus grande difficulté rapportée par les participants a été l’agressivité de l’entourage face à leur nouvelle alimentation. Ils nous ont tous rapporté des réflexions désobligeantes des collègues de travail, ami(e)s, famille….sur leurs choix alimentaires, réflexions qui les ont beaucoup surpris car ils menaient paisiblement le Défi Veggie dans leur coin, sans rien n’imposer à personne. Ils ont aussi été surpris de la « faille » toujours recherché dans leurs assiettes, durant leurs courses, au restaurant, en soirée… La petite faille qui permettrait de mettre en branle l’édifice qu’ils essayent de bâtir. Personnellement, je n’ai pas été surprise par cette forme d’agressivité que nous observons régulièrement lorsque l’on soutient le végétarisme, agressivité plus importante encore lorsque l’on soutient le véganisme.

Les participants au Défi Veggie m’avaient demandé le pourquoi du comment de cette agressivité. Pourquoi, lorsqu’on s’intéresse au contenu des assiettes, les réactions sont-elles si vives et si exacerbées ? Pourquoi le sujet renvoie-t-il autant dans l’affectif ? Je vous propose quelques éléments de réponses dans cet article. Du fait de sa longueur et de sa sensibilité, j’ai choisi de le scinder en plusieurs chapitres que je vous propose de décortiquer semaine après semaine.

Commençons cette semaine par quelques données théoriques indispensables pour mieux cerner le sujet la semaine prochaine.

ÉMOTIONS et ALIMENTATION

Les émotions sont une dimension essentielle de notre alimentation[2]. Dès notre naissance, un lien étroit se tisse entre l’aliment que l’on reçoit de la mère et la mère elle-même. Le rapport maternel est étroitement associé au rapport alimentaire dès nos premiers pas sur terre ! Ensuite, tout au long de notre socialisation, nous intégrons des éléments culturels dont les codes alimentaires font partis. « Cette construction n’est pas seulement un acte mécanique mais aussi une création d’identité de soi et de l’aliment, une inscription dans un contexte culturel et symbolique tout comme une manière de communiquer avec autrui, partager les valeurs et les vertus de son prochain. »[3]

LA NOTION DE PLAISIR

Dans le monde du vivant, deux pulsions sont élémentaires et incontournables, et elles constituent des nécessités biologiques : manger, pour assurer sa survie, et se reproduire pour assurer la survie de l’espèce. Ce n’est sans doute pas par hasard que le fait de combler ces deux nécessités vitales est source de plaisir et d’émotions intenses. « Dans l’imaginaire humain, et ce dans toutes les cultures, sexualité et plaisirs de la table sont souvent liés, et pas seulement par la consommation d’aliments supposés aphrodisiaques, mais par la simple projection d’un désir comblé… Huîtres et champagne chez nous ou soupe au gingembre et serpent en Chine, chaque culture a ses nourritures associées à l’excitation du désir, ancrées dans les représentations de la conduite de la séduction et l’atteinte d’un plaisir comblé. Elles font partie d’un répertoire appris, marqué par la nature des sociétés humaines. »[4]

Dès nos premiers balbutiements, l’alimentation est synonyme de plaisir. L’aliment, ici le lait maternel ingéré est associé à des sensations de plaisir. Le lien d’amour entre la mère et l’enfant a pour origine le sein nourricier, donc le lait.

« L’enfant aime, à l’égard de lui-même, ce qu’on lui met à la bouche (le sein, la tétine), et, par extension (car il n’a pas acquis la notion des limites de son propre corps), la nourrice ou la mère toujours liée nécessairement au plaisir de la tétée, et à qui il est ainsi identifié.»[5]

L’amour maternelle est donc assimilé à la nourriture et nous retrouvons cette immense charge affective dans l’offre à manger maternelle : « Si tu m’aimes, manges ! » En anthropologie de l’alimentation, la nourriture offerte est une preuve de son amour. Nous retrouvons ceci, à un degré moindre, dans la réception d’hôtes que l’on reçoit en ayant préparé une nourriture soignée et  abondante que nos convives acceptent, acceptant par la même de créer le lien, le contact, l’union, une émotion partagée (amitié, amour, alliance…)

Durant notre construction identitaire, nous assimilons les représentations sociales et culturelles associées à tel ou tel aliment. Et nous associons des émotions à tel ou tel aliment. Ainsi au fil des années sont stockées des ressentis, des émotions positives ou négatives…Et certains aliments deviennent provocateurs d’émotions. C’est la fameuse madeleine de Proust, ce goût qui le transporte dans le temps et dans l’espace – à l’époque de son enfance, dans la maison de sa tante où il passait ses vacances – et lui fait ressentir les mêmes émotions qu’à ce moment-là. Nous avons tous vécu ce type d’émotion.

LA CRAINTE ET LA SANTÉ

Autre paradigme dont nous devons impérativement tenir compte : le problème majeur fut celui de la rareté ou de l’absence de nourriture durant des millénaires. La peur de manquer, la menace de la famine, furent un des thèmes majeurs des craintes humaines. Or il se trouve que, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une partie du monde, celle des pays industrialisés, se trouve à l’abri de la faim. On sait aussi que, techniquement, nous pourrions nourrir la planète, le problème qui se pose n’étant pas celui d’une production insuffisante d’aliments mais celui de la distribution équitable. Que faire alors de cette vieille et traditionnelle angoisse du manque dans une société régie par le trop ? Nous vivons dans une société de pléthore, la surabondance de nourriture nous fait développer des pathologies spécifiques qui ont remplacé la malnutrition. Nous allons alors transférer notre bonne vieille peur du manque sur la peur du poison, et fixer à nouveau notre attention sur les conséquences de nos choix alimentaires pour notre santé. Angoisse encore, certes, mais de riches[6].

De manière insidieuse, l’exploitation des émotions se fait sentir dans le devoir de norme et de santé. Et on a peur ! Crise de la vache folle, poulets aux hormones, scandale de la viande de cheval, autant d’évènements qui ont cristallisé les craintes de la malbouffe issue de l’industrie agro-alimentaire aujourd’hui. Nous nous trouvons dans une société où les citoyens ont le devoir de bien se porter et de « gérer » leur capital santé au mieux. Dans une société qui valorise le culte de la minceur, être gros c’est afficher son échec à se contrôler, manger des aliments catalogués nocifs et dangereux pour la santé, c’est afficher sa faiblesse et son incapacité à se maîtriser. Et face à « l’orthorexie » ou le « manger comme il faut » véhiculé aujourd’hui par le végéta*isme par exemple, le sentiment d’échec et de faiblesse de la personne en face peut-être exacerber, et cela peut  générer des réactions virulentes. A cela s’ajoute la notion de « pureté » car nous y retrouvons d’anciens modèles de rejet de la chair, rejet de l’animalité, de l’humanité dans ce qu’elle a de biologique et vivant, désir de n’être que pur esprit[7] Si les végéta*iens peuvent inconsciemment véhiculer ces images puisque refusant toute ingérence de chaire animale, il renforce encore la dialectique sale / propre , pur/ impur, force/faiblesse, contrôle / impuissance, action/inaction de la personne non végéta*ienne en face de lui. Donc il incite encore une fois, à son insu bien souvent, une tension dans la relation qu’il coupe de surcroît puisque refusant le lien social induit par l’aliment socialement correct, ici la viande et le lait.

Ces quelques éléments clés posés, nous pourrons aborder le vif du sujet la semaine prochaine 😉

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Réale

Références

[1] Le titre de cet article, Je mange donc je suis, renvoie au titre de l’ouvrage de Gérard Apfeldorfer : Je mange donc je suis – Surpoids et troubles du comportement alimentaire

[1] Le Défi Veggie a été créé par l’Association Végétarienne de France et a pour but d’accompagner ceux qui veulent découvrir l’alimentation végétale sur une période donnée. J’ai pris le relai de ce Défi Veggie à Tahiti en tant que représentante locale de l’AVF.

[2] Article de HUBERT Annie, directeur de recherches au CNRS Anthropologie, Adaptabilité biologique et culturelle « Nourritures du corps, Nourritures de l’âme. Émotions, représentations, exploitation. »

[3] Ibidem

[4] Ibidem

[5] DOLTO Françoise, Psychanalyse et pédiatrie, Paris, Editions du Seuil, 1971

[6] Article de HUBERT Annie, op.cit

[7] Ibidem

Crédit Photo Couverture Article sur FaceBook : psychologie.com

2 Responses to JE MANGE DONC JE SUIS

  1. uliers dit :

    Article excellent et très instructif. J’attends la suite avec impatience…

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