JE MANGE DONC JE SUIS – Part 2

Pourquoi, lorsqu’on s’intéresse au contenu des assiettes, les réactions sont-elles si vives et si exacerbées ? Pourquoi le « manger » renvoie-t-il autant dans l’affectif ? La semaine dernière, nous avions apporté des éléments de réflexions. Je vous invite à relire le premier volet si vous avez perdu le fil.

Nous pouvons ainsi résumer les éléments explicatifs de l’agressivité face à un mode de consommation autre :

1/ LIEN SOCIAL ROMPU

Être invité, arriver à table ou au restaurant et refuser poliment certains plats puisque végéta*ien est synonyme de rupture du lien social d’entrée de jeu. Nous l’avons vu la semaine dernière, l’offrande et le partage de nourriture est synonyme de création et d’acceptation de nouer un lien, un contact… Refuser le menu proposé équivaut donc à refuser la proposition de nouer ce lien. Le végéta*ien entre en relation avec l’autre par sa différence alimentaire, ce qui peut agresser la personne en face de lui. Et en refusant la nourriture, donc par extension la création du lien, il se retrouve en marge du groupe, ce que craigne et ressente un grand nombre de personnes au début de leur changement alimentaire ; d’où la recherche d’un autre groupe partageant les mêmes valeurs…Car l’être humain est avant tout un être sociable qui se construit au sein d’un groupe ! Si l’opposition à l’Autre permet de se distinguer et d’exister individuellement en tant que personne à part entière, le rapprochement avec l’Autre permet de rompre sa solitude, en tant qu’individu, pour appartenir à un groupe social.[1]

2/ REMISE EN QUESTION DES FONDEMENTS MÊME DE L’ÊTRE avec LE LIEN AFFECTIF MÈRE-NOURRITURE

La relation à l’Autre est donc ambigüe et conflictuelle ; nous projetons sur l’Autre ce que nous ne voulons pas percevoir en nous-mêmes et nous valorisons le groupe auquel nous appartenons afin de préserver un équilibre psychologique. Toute interrogation sur l’Autre est doublée d’une interrogation sur le Moi.[2]

Autre facteur explicatif de cette agressivité : l’être humain déteste le changement ! Modifier ses habitudes, de surcroît alimentaires, revient à remettre en cause les fondements même de son être…Ce qui est perçu comme une agression violente et intense ! Et même si la personne présentant un régime alimentaire différent n’impose nullement sa façon de se nourrir, la personne en face se retrouve confrontée involontairement à ses modes de consommation à elle, qu’elle peut percevoir menacés par la différence affichée devant elle. Car encore une fois, nous le répétons, la peur de la différence et de tout ce qui Autre, conduit de manière primaire à des comportements de rejet. Et la charge affective est telle que la réaction agressive est amplifiée lorsqu’il s’agit d’alimentation ! Car ici, on touche au lien affectif mère-nourriture dont nous avons parlé dans le premier article.

3/ ALLER CONTRE LES REPRÉSENTATIONS : UNE EXPÉRIENCE TRAUMATISANTE[3]

La représentation est « l’idée qu’un individu se fait d’une réalité complexe, à partir d’éléments relevant de l’expérience, de la transaction sociale, de ses propres souvenirs et fantasmes »[4]. La représentation peut être envisagée comme une manière pour le sujet de se familiariser avec son environnement. Ce dernier reconstruit « ce qui est inconnu en le réinterprétant de telle manière qu’il puisse être réintroduit dans des catégories d’analyse préexistantes »[5] ; on rend l’étranger accessible en le portant à la lumière du connu, dans le but de limiter l’appréhension du monde et de se sécuriser. De cette manière, modifier un système de représentations s’avère extrêmement difficile, d’autant plus que les représentations sont ancrées fortement dans la conscience et conduit le sujet à une véritable « déstructuration cognitive »[6], « une déstabilisation affective »[7] particulièrement traumatisante.

Les représentations peuvent être partagées par un grand nombre de personnes, d’individuelles elles deviennent collectives et l’on parle de représentations sociales. Sandrine Gaynar, dans son article « De la pensée à la pensée sociale »[8] précise que les représentations sociales sont l’ensemble « des jugements, des attitudes et des informations qu’un groupe social donné élabore à propos d’un objet ». Les représentations collectives, étant conçues par le groupe et admises comme vraies, sont encore plus résistantes que les représentations individuelles. En effet, toute représentation véhicule l’idée qu’elle est la réalité ; il devient extrêmement difficile de s’en défaire et s’en détacher. Ainsi, se retrouver face à une personne végétarienne, c’est mettre en branle des représentations autour des protéines par exemple et notre représentation d’une alimentation équilibrée véhiculée par la société actuellement. Et forcément, au vu de ce que nous avons dit plus haut, cela dérange, perturbe, et donc peut rendre agressif.

4/ MISE EN AVANT de la MAITRISE DE SOI et de L’ACTION pour un MONDE MEILLEUR face A LA FAIBLESSE et à L’INACTION DE L’AUTRE

Ce paragraphe est délicat et peut faire grincer des dents j’en suis consciente. Toutefois, je fais le choix d’aborder ouvertement ce sujet, non pour juger ou discriminer, mais pour comprendre nos mécanismes de défenses et de repli.

VEGAN : Une prise de position affirmée pour les animaux et l’environnement

Les végétariens, et plus encore les végétaliens, souvent Vegan, affirment par leur choix alimentaire leur prise de position pour un monde plus juste, moins cruel. Être Vegan aujourd’hui est avant tout un acte de contestation et de renonciation à un système productiviste et consumériste qui induit de terribles conséquences pour notre santé, notre environnement et la condition animale. Être Vegan, c’est affirmer haut et fort qu’une autre façon de vivre est possible pour un monde en meilleur santé, un monde plus respectueux de la nature et des animaux, un monde plus juste et plus équitable. L’éthique, la compassion et l’empathie sont des valeurs hautement porté par le véganisme qui l’affiche aussi par le contenu de son assiette, et ce, au minimum 3 fois/jour.

Et cela peut heurter. Pourquoi ? Car, comme le dit Paul Watson, fondateur de l’ONG Sea Sheperd : «Vous ne pouvez pas être écologiste si vous consommez des produits animaux » Et voilà à quoi renvoient aussi les Végan : aux incohérences et aux manquements d’une démarche souvent incomplète des uns et des autres. Car beaucoup d’entre nous se disent écologistes, pour la protection de l’environnement, amis des animaux, contre la faim dans le monde…Et pourtant, consommer des produits animaux dans notre vie va à l’encontre de ces grands principes. Car le secteur de l’élevage industriel est un immense pollueur ; un tortionnaire barbare qui inflige de terribles souffrances animales, épuise nos ressources et entretient la faim dans le monde tandis que la pêche intensive est une immense destructrice de nos océans…Et c’est face à cette dissonance cognitive que nous nous retrouvons lorsque nous sommes face à un discours vegan, et forcément cela bouscule et dérange.

Surtout que maladroitement, le discours vegan peut stigmatiser ceux qui ne le sont pas encore. Il est vrai que ces inconfortables prises de consciences génèrent le désir de « convertir » le plus grand nombre de personnes tellement ces atrocités deviennent insupportables à tolérer chaque jour. Erreur de stratégie évidemment car chacun fait sa démarche et son propre cheminement à son rythme et avec son libre arbitre, même si la planète et les animaux eux n’ont ni le temps, ni le choix…

Aussi désagréables à lire soient ces lignes, cela permet toutefois d’éclairer le pourquoi du comment de nos réactions exacerbées que peuvent engendrer le veganisme. Oui, cela nous renvoie à nos manquements, à nos contradictions, mais chacun d’entre nous est libre d’harmoniser progressivement et d’ajuster sa vie par des choix plus en correspondance avec ses valeurs profondes. Évidemment cela demande de renoncer à certains plaisirs….Et dans une société consumériste et hédoniste comme la nôtre, cela est loin d’être évident. Mais cela reste possible…Parmi ceux qui ont fait la démarche du véganisme, peu le sont de naissance ! C’est plutôt la résultante d’un désir ardent de vivre en adéquation avec  des convictions profondes. Et cela est évidemment à la portée de tous.

Veganisme et maîtrise de soi

Autre point tout aussi douloureux auquel le véganisme renvoie : il s’agit de la maîtrise de soi. Si un végéta*ien apparaît comme une personne qui maîtrise et contrôle son alimentation, il est aussi perçu dans l’inconscient collectif comme une personne mince qui contrôle son poids. Or à quoi renvoient aussi le surpoids et l’obésité dans notre société actuelle ? A la non-maîtrise de soi. Je ne rentrerai pas dans les détails de cet aspect psychologique que nombres d’ouvrages ont développé, mais il est évident que le mangeur contemporain est valorisé comme étant un être rationnel, informé et maître de lui-même.

Il y a du psychique et du mental dans notre rapport à l’alimentation. Le rapport à l’alimentation peut trahir la relation à soi. Essayons de traduire l’attitude paradoxale qui est d’entretenir l’excès de poids par un comportement excessif de trop manger ou mal manger et alimenter ainsi la plainte d’un corps qu’on n’aime pas. S’il s’agit de se donner un peu de plaisir, parce que la vie est insatisfaisante, c’est alors la nourriture-récompense et compensation. C’est l’antidépresseur ou même quand on craint plus que tout la décompensation. Il s’agit alors, en repérant cela, d’agir à ce niveau plus qu’à celui du comportement alimentaire par un régime, par exemple[9]. La personne en surpoids a ses raisons, inscrites dans son histoire. Il ne peut être fait l’économie de se pencher sur ces « raisons pas raisonnables » qui agissent à son insu. Avec la nourriture, il peut y avoir un côté addiction, dans le sens de dépendance. L’attribution de qualités à la nourriture par une personne dépend de ce qui est en manque chez celle-ci, ce qui est en souffrance et réclame satisfaction. Par exemple, « ça me calme ». Chercher le sens caché de cette quête diminue de fait le rapport de dépendance.

Et tant que le corps exprime son volume d’existence, qu’il se protège de la souffrance et compense les manques de reconnaissance et d’amour, véritables marqueur d’identité, il résiste à la perte de poids.

Vous allez me dire quel rapport avec notre sujet ? Se retrouver face à une personne qui affiche involontairement une maîtrise de soi par un choix alimentaire alors que nous sommes nous-mêmes embourbés dans notre difficile gestion de notre alimentation et de son « contrôle » peut être perçu comme une agression et susciter en retour des réactions virulentes. Et nous n’avons pas là non plus toujours conscience de ces enjeux cachés derrière notre émotivité face à telle ou telle situation.

Conclusion

Vous voyez, derrière nos réactions « viscérales » face à l’Autre qui se nourrit autrement, se cache grand nombres de paramètres psychologiques, sociaux et affectifs dont nous ne sommes pas toujours conscients. Mettre ses facteurs explicatifs en lumière permet de mieux appréhender notre relation alimentaire et l’ouverture d’une démarche réflexive sur notre rapport à l’alimentation, et par extension à l’Autre qui se nourrit différemment.

J’espère que cet article vous apportera autant qu’il m’a apporté à son écriture <3

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Crédit Photo IMAGE UNE : www.be-naturel.fr

Notes de bas de page

[1] COUCHAUX Réale, Enseignants métropolitains et apprenants polynésiens, entre malentendu culturel et stratégies identitaires, quels espaces de rencontre ? Tahiti, CRDP, 2006

[2] COUCHAUX Réale, Enseignants métropolitains et apprenants polynésiens, entre malentendu culturel et stratégies identitaires, quels espaces de rencontre ? Tahiti, CRDP, 2006

[3] COUCHAUX Réale, PICQUOIN Cécile, Les élèves et l’Antiquité grecque, étude de leurs représentations en histoire et en français en classe de 6ème, mémoire professionnel de fin de stage, IUFM, 2003

[4] Dictionnaire de Pédagogie,

[5] Sandrine Gaymar, « De la pensée à la pensée sociale » in Cahiers pédagogiques, n° hors série, septembre 2000, p. 5.

[6] Michel Develay, « Les trois coups sont frappés : la représentation peut commencer » in Cahiers pédagogiques, n° hors série, septembre 2000, p. 19.

[7] Ibid

[8] Sandrine Gaymar, « De la pensée à la pensée sociale » in Cahiers pédagogiques, n° hors série, septembre 2000, p. 4.

[9] http://www.lemonde.fr/vous/article/2012/10/16/catherine-grangeard-l-alimentation-peut-reveler-des-blessures_1776065_3238.html#TeZLYtbvqZKJopxK.99

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