« DEVIENS CE QUE TU ES »

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« Deviens ce que tu es » J’ai choisi cette citation de Nietzsche pour introduire cet article qui se veut une invitation à la réflexion sur les conditions d’émergence du développement personnel, à savoir notre volonté de changer de vie, d’être plus heureux, de travailler sur soi, d’aspirer à une vie meilleure… Le changement personnel[1] est en effet dans l’ère du temps….Il suffit d’observer les rayons Développement Personnel en librairie, marché extrêmement rentable et porteur, et l’explosion des métiers d’accompagnement de l’individu : psychothérapeute, coach de vie, accompagnateur professionnel, accoucheur de conscience,  thérapeute holistique…Il semblerait que nous soyons aujourd’hui dans une société du « travail sur soi »[2].

Entre désir et contrainte[3], cette mouvance nous entraîne dans une éternelle insatisfaction de notre vie, et fait le succès de tous les courants et thérapies du développement personnel.

LES MOTEURS DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Ah le fameux développement personnel et ses contradictions : « il s’agit à la fois d’être autre et d’être soi, de contrôler ses pensées tout en se laissant aller à écouter ses émotions, d’appliquer une série de techniques mais de prendre le temps de profiter de l’instant présent sans trop réfléchir, de se donner un maximum dans ses activités tout en restant attentif pour ne laisser passer aucune des opportunités qui s’offrent à nous… »[4] Comment s’y retrouver ? Que faire pour aller mieux et avoir une vie meilleure ? Quelles questions se poser et quelle voie adopter ?

Posons-nous d’abord les questions des motifs du changement. Quels sont-ils ? Pourquoi souhaitons-nous changer ? Qu’est ce qui nous pousse vers le développement personnel ?

Malgré la complexité que recouvre le changement personnel, deux thèmes majeurs reviennent en permanence :

  • L’épanouissement personnel
  • La performance[5]

L’ÉPANOUISSEMENT PERSONNEL

L’individu aspire à une vie meilleure et à une authentique rencontre avec lui-même et se voit proposer tout un panel d’outils sur le chemin de son épanouissement. De la maîtrise de ses pensées, de ses comportements et de son langage dépend l’obtention de résultats dans cette quête de soi.

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Ne citons ici qu’un seul exemple, celui de la Méthode Coué : la maîtrise de soi par l’autosuggestion conscience. « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux.» Tout est dit ! Le changement personnel est donc perçu comme un processus maîtrisable au service duquel sont disponibles un grand nombre de techniques. Et l’individu est appelé à exploiter un maximum ses possibilités de vie. L’action est valorisée tout comme le dépassement de ses limites et l’exploration de soi. Les épreuves de la vie sont là pour permettre à l’individu de progresser, de se dépasser pour aller plus loin encore dans la rencontre avec son soi authentique ! L’individu a donc la capacité de maîtriser  sa vie et de la conduire comme bon lui semble. Il est acteur de son épanouissement personnel.

LE CULTE DE LA PERFORMANCE

« Devient ce que tu es ». Cette citation de Nietzsche met en évidence l’effort de perfectionnement de soi-même, le dépassement de soi dans la quête du fameux surhomme nietzschéen. En voulant être un surhomme, l’homme cherche à se surpasser.

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L’idée de dépassement de soi est relayée par le développement personnel qui alimente ainsi le culte de la performance ! Réussir sa vie est devenu un impératif social ! Afficher que l’on contrôle sa vie et qu’on nage dans le bonheur total sur les réseaux sociaux est un MUST DO comme le montre cette vidéo satirique hilarante mais très bien faite !

«  Chacun a désormais le devoir d’évoluer…Il faut être soi-même mais aussi l’acteur (voir le manager) de sa vie et être correctement socialisé. Trois critères améliorables grâce au développement personnel »[6]

Toutefois, il est bon de rappeler que nous ne sommes pas égaux face à cette perspective de changement et si pour certains c’est un choix et un désir, pour d’autres cela peut être une contrainte subite. Un immigrant contraint de quitter son pays et une personne qui entreprend un voyage initiatique à la recherche d’elle-même n’ont certainement pas la même perspective du changement ! Mais même dans les moments les plus difficiles de l’existence, tout nous pousse à rester optimiste et à croire en notre libre arbitre pour améliorer les choses. Il faut savoir profiter de toutes nos expériences de vie, même les pires, pour se tirer vers le haut : voilà l’espace moral du changement personnel.[7]

Or l’écart entre notre potentiel, valorisé en permanence dans cette course au bonheur, et notre état réel et actuel emmènent grand nombre à un état de découragement et de renonciation. « Ce faisant, le développement personnel souligne cruellement l’écart entre ce qu’on est et ce qu’on pourrait être. »[8] La hantise du bien et du mal, du paradis et de l’enfer des sociétés passées à laisser la place à celle de de l’écart entre le Moi réel et le Moi idéal : « saurais-je échapper à une vie médiocre ? se demande chacun avec anxiété ? ». Le souci de l’accomplissement de soi devient torturant…La crainte de la médiocrité remplace la crainte de la culpabilité. »[9] Et si finalement le développement personnel conduisait l’homme de demain à une nouvelle forme de conscience malheureuse ?[10]

LES CONDITIONS D’ÉMERGENCE DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL

Interrogations sur le libre-arbitre, sur la destinée, sur la notion de responsabilité et de contrôle…Autant de questionnements qui accompagnent cette mouvance du changement personnel actuel. Sans tomber dans c’est bien / c’est mal, il est toutefois intéressant de s’interroger sur les conditions d’émergence de cette forme de changement personnel dans notre société actuelle. Pourquoi, aujourd’hui et dans nos sociétés, l’idée de travailler sur soi-même est devenu un impératif social et culturel qui permet à de très nombreux individus de donner du sens à leur existence ?[11]

Car le développement personnel répond au besoin de donner un sens à sa vie. Pourquoi sommes-nous si nombreux à chercher un sens à notre vie aujourd’hui dans nos sociétés occidentales ? Serait-ce le fait de vivre aujourd’hui dans un modèle sociétaire « en crise » société déshumanisée et déshumanisante ? Dans des sociétés du « Tout connecté » où finalement nous sommes cloîtrés devant des écrans à longueur de journée reliés les uns aux autres par voie technologique ? Une société du virtuel où le nombrilisme « Me first », et le consumérisme règnent en maîtres ? Avoir, tout de suite, maintenant, sans effort…Tout, là, maintenant…Connaître son quart-d’heure de célébrité pour reprendre l’expression d’Andy Warhol. Les moteurs de nos sociétés actuels ne nous apportent-ils pas ce fameux sens à notre vie ? Il semblerait que non puisque nous cherchons par tous les moyens le BONHEUR

LA QUÊTE DU BONHEUR

Ah le bonheur ! Mais comment définir le bonheur ? Selon la définition du dictionnaire Larousse, il s’agit d’un état de complète satisfaction caractérisé par sa stabilité et sa durabilité. Le bonheur serait donc le but ultime de l’existence humaine. Nous courons donc après un état durable de plénitude, de satisfaction, de sérénité qu’aucune douleur, souffrance, souci…Ne viendrait perturber.

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Un contentement total, durable et stable en somme ? Intéressant en effet ! Mais est-ce un objectif de vie réaliste ? L’état de plénitude complète que nous recherchons est-il compatible avec la multiplication permanente de nos désirs dans une société où consommer est le mot d’ordre ? Un désir d’assouvi ? Et hop ! Un autre prend la place aussitôt ! Nager dans le Bonheur sous-entend de renoncer au désir puisque le désir est par définition insatiable, sans fin, source de frustration si non comblé. Donc soit l’homme désire est n’est pas heureux, soit il ne désire plus, ou alors réalise tous ses désirs et il atteint dans ce cas le bonheur. Dans une société basée sur le consumérisme et l’avoir plutôt que l’Etre, ce paradoxe promet de longues années de prospérité au développement personnel ! C’est peut-être pour cela que Pierre Rabhi parle de « sobriété heureuse, notion salvatrice dans une société qui fonctionne sur la frustration programmée ; frustration entretenue par l’idéologie marchande comme élément moteur de la consommation, au côté de l’insécurité.» Car « que représente le consommateur dans le monde moderne ? Rien. Que pourrait-il être ? Tout, ou presque tout. Parce qu’il reste seul à côté de millions de solitaires, il est à la merci de tous les intérêts. »[12]

LA RECHERCHE UTOPIQUE D’UN ÉTAT DE PLÉNITUDE STABLE ET DURABLE

Autre interrogation : Pensez-vous pouvoir passer votre vie dans un contentement total ? Si la déconnexion par le bien-être est tentante, n’y a-t-il pas là un paradoxe avec le déroulement même de la vie dont la part d’ombre est inhérente à la part de lumière ? Le Ying et le Yang…Indissociable processus de la force vitale…Là-aussi, la promesse d’un état de béatitude totale promet de longues années de prospérité à toutes les tendances New Age qui prônent ce discours ! Combien se réfugient aujourd’hui dans les énergies, le Wellness ou autres techniques de développement personnel en espérant dissoudre toutes émotions ou sensations négatives ? Le positivisme à tout va, la recherche d’un état d’harmonie dans un monde édulcoré sans malheur, sans souffrance, sans émotion négative…Cela va à l’encontre même du flot de la vie et ne permet pas l’adaptation de chacun à son environnement. Être heureux, ce n’est pas nécessairement confortable[13] ! C’est souvent dans la souffrance que nous évoluons le plus. « Ce que l’homme ne veut apprendre par la sagesse, il l’apprendra par la souffrance. » Melkisedech. Ce n’est pas pour rien que grand nombre d’entre nous s’éveille à une nouvelle dimension suite à un accident, une maladie, une séparation, un choc émotionnel, la perte d’un emploi…Sortir de sa zone de confort semble impératif pour briser nos schémas limitant et parfois destructeurs.

Selon le psychanalyste Samuel Lepastier[14] :

« Le développement personnel nous soumet l’idée qu’un bonheur permanent existe. Cela peut être tentant…pour lui échapper, il faudrait accepter la réalité : s’il répond à une aspiration profonde de vivre mieux et d’augmenter nos capacités, il repose également sur une illusion : celle de pouvoir nous couper de tout conflit intérieur. Au fond il propose un retour à un état fœtal idéal, alors que vivre, ce n’est pas revenir en arrière mais aller de l’avant. Pour cela il faut bien un minimum de souffrance et d’affrontement …Pour progresser vraiment, nous devons accepter qu’en chacun, il y a une part de sauvagerie inévitable. Nous ne sommes pas des anges !»

CONCLUSION

Devons-nous subir le Diktat du Bonheur ? Il semble judicieux de prendre du recul face au « totalitarisme radieux »[15]. Chercher à aller mieux certes !  Mais chercher à éradiquer totalement le négatif dans une incitation permanente au développement personnel est impossible, et non souhaitable car c’est toujours « contre » des épreuves que nous construisons[16].

Finalement, il semblerait que nous courions donc tous après la satisfaction D’Être et de ressentir finalement tout simplement la vie en soi ! Dans une société de l’avoir, du matérialisme, du consumérisme, de l’abondance, de l’insatisfaction et du robotisme, nous cherchons un sens à notre vie, nous cherchons à être relier à cette vie, donc être relier à soi où cette vie prospère chaque jour. Comment nourrir cette dimension intérieure d’une part ?

D’autre part, intégrer les multiples facettes d’un Tout dont nous faisons partie : VIE /MORT, BONHEUR/ TRISTESSE, SOUFFRANCE/ JOIE sont des paradigmes indissociables de la vie sur terre ! La notion d’acceptation prend ici tout son sens, tout comme celle de renonciation, de persévérance et d’effort.

Mais attention, acceptation ne signifie pas résignation ! Il s’agit de distinguer « les choses qui sont en notre pouvoir et celles qui nous dépassent »[17] Acceptation donc de nos limites, du monde tel qu’il est, de la condition humaine et de l’angoisse existentielle, acceptation de la mort…Autant de choses dont nous sommes très éloignés dans la société actuelle qui prône l’hédonisme et l’immédiateté !

Que faire alors des notions de persévérance et d’effort pourtant indispensable à tout travail sur soi qui, par définition, s’inscrit dans la durée et demande une implication personnelle? Consommer et obtenir immédiatement les résultats de sa consommation, sans effort…Est-ce réellement compatible avec le développement personnel ? A la partie sombre de chacun, nous avons substitué la partie non-utilisé de nous-mêmes[18]. A la notion de persévérance, celle d’immédiateté, à celle d’effort, celle de facilité. A la notion d’acceptation et renonciation celle d’hédonisme permanent et de satisfaction de TOUS les désirs !

Or se réaliser pleinement, c’est avant tout découvrir ce que l’on veut vraiment ; et donc se résoudre à ne pas réaliser toutes ses possibilités ; donc finalement accepter une forme de renonciation. Tout vouloir entreprendre, tout vouloir faire, réaliser tous ses souhaits et désirs, sans faire des choix et accepter de se restreindre conduisent à un zapping stérile. « L’autoréalisation est inséparable d’une autolimitation. »[19]

Et si nous osions regarder en face ce que nous ne voulons pas voir ? Et si nous osions entendre ce que nous ne voulons pas entendre ? Et si c’était plutôt du côté de ces pistes soigneusement évitées que nous devrions chercher l’accomplissement de soi? S’éloigner du positivisme à tout prix, de la vision naïve et simpliste de l’individu, très fleur bleue, très utopique, du message mensonger « tout est possible » ou « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »[20] , s’éloigner du principe de confort qui gouverne la vie de la plupart des individus de nos jours et admettre que toute démarche de travail sur soi est nécessairement inconfortable…Admettre que regarder les choses en face induit une déstructuration, un changement profondément déstabilisant et de surcroît irréversible. Voilà peut-être les clés du développement personnel ? Maintenant est-ce que nous sommes prêts, dans la société actuelle, à admettre et à appliquer cela ? Pas si sûr….

Réale

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Références Bibliographiques

[1] Consulter l’excellent ouvrage de MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, Auxerre, Sciences Humaines Editions, 2015

[2] MARQUIS Nicolas, Du bien-être au marché du malaise, Paris, PUF, 2014

[3] MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, op.cit.

[4] Ibidem

[5] Ibidem

[6] MARQUIS Nicolas, Du bien-être au marché du malaise, op.cit

[7] Ibidem

[8] MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, op cit

[9] Ibidem

[10] Ibidem

[11] MARQUIS Nicolas, Du bien-être au marché du malaise, op.cit

 

[12] Journal Le Coopérateur, 1965, cité dans BAUDRILLARD Jean, La société de consommation, Paris,  Folio Essais, 1986,2015

[13] D’ANSEMBOURG Thomas, Etre heureux ce n’est pas nécessairement confortable, Paris, Les Editions de l’Homme, 2004

[14] LEPASTIER Samuel, L’incommunication, Paris, CNRS Editions, 2013

[15] Expression du philosophe Roger Pol- Droit, auteur de Votre vie sera parfaite

[16] Roger Pol-Droit.

[17] MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, op cit

[18] Michèle Declerck, « L’inconscient du changement personnel », in MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, op cit

[19] Michel Lacroix « Peut-on vraiment se réaliser ? » in MARQUIS Nicolas, Le changement personnel, op cit

[20] Ibidem

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