CONSOMMATION DE CHIEN ET STRATÉGIES IDENTITAIRES

Le procès qui s’est tenu le 29 août 2019 à Papeete autour des sévices graves envers un chien, publiés sur les réseaux sociaux, suivi de sa consommation, a suscité de nombreuses réactions. Les prévenus ont été condamnés à trois mois de prison avec sursis, 2 ans de mise à l’épreuve, l’interdiction de détenir un chien pendant 5 ans, et des dommages-intérêts pour un montant total de 560 000 Fcfp.

Débat passionné et passionnant pour les enjeux identitaires sous-jacents qu’elle révèle, nous proposons ici un éclaircissement sur la question de la consommation de chien aujourd’hui en Polynésie française.

Tout d’abord, replongeons dans l’histoire et rappelons que les végétaux constituaient la base de l’alimentation des anciens Polynésiens, à savoir 85% de la quantité totale de nourriture[1].  Trois animaux terrestres ont été apportés sur les terres du Pacifique oriental par les premiers Polynésiens au cours des migrations : le porc, le chien et la volaille, en sus du rat. Le chien, ‘uri, apparait dans les mythes anciens de toute la Polynésie, et à Tahiti, il était censé protégé les hommes par ses aboiements selon Teuira Henry. « Certains chiots, comme les porcelets, pouvaient être utilisés comme animaux de compagnie par les anciens Polynésiens, jusqu’à parfois allaiter les chiots au sein à Tahiti »[2]

Les chiens faisaient partis des offrandes des cérémonies sacrées. Ils étaient ainsi tués lors de ces cérémonies et étaient un aliment sacrificiel destiné en offrande aux dieux. Leur consommation était réservée à l’élite de la société pré-européenne : ari’i et prêtres. La viande animale, occasionnelle au quotidien, tenait ainsi une place majeure dans les rituels cérémoniels. Elle ne faisait donc pas partie de l’alimentation quotidienne et sa consommation était considérée comme sacrée.

Les missionnaires anglais se sont empressés de désacraliser cette pratique ritualisée. Le caractère sacré de certains aliments a ainsi été profané, et les violations des tapu volontaires se sont multipliées. L’objectif des missionnaires était de désacraliser la consommation de la tortue, nourriture sacrée tapu par excellence, et faire cesser la consommation de viande de chien, et ce, afin détruire l’ancien système et de déplacer la foi vers le Dieu chrétien. Les préceptes chrétiens, peu enclins à la considération animale, ont ainsi progressivement imprégné l’ensemble de la population locale. Cette acculturation religieuse a profondément ancré l’anthropocentrisme[3] dans la société polynésienne actuelle.

Après deux siècles de présence européenne en Polynésie, nous retrouvons aujourd’hui une consommation de viande de chien de manière occasionnelle parmi la population locale. Selon Christophe Serra Mallol, «réprouvée par la population d’origine métropolitaine et les autorités publiques, la viande de chien constitue un des marqueurs gustatifs ethniques au fondement d’une identité ma’ohi en pleine reconstruction. »[4] C’est justement parce qu’elle est jugée répugnante par la culture dominante dans un contexte colonial, que la consommation de viande de chien, comme celle de tortue, persiste et devient un marqueur identitaire pour résister à l’acculturation induite par l’évangélisation et la colonisation. Il est intéressant de noter que, selon l’étude de terrain mené par l’anthropologue[5], la consommation de viande de chien aujourd’hui est le fait essentiellement d’hommes. Nous reviendrons sur ce point crucial plus tard.

Vendu en barquettes à un prix relativement plus élevé que les plats que l’on trouve sur le marché, sa consommation ne relève pas d’une nécessité économique, mais plutôt d’un plaisir gustatif que l’on tient discret. Les chiens abattus sont souvent des chiens errants, mais aussi des chiens volés, ce qui pose des problèmes éthiques et sanitaires. Le chien est mis à mort par strangulation ou à coup de bâtons sur le museau en le maintenant par la nuque. Il est ensuite préparé sous forme de civet.

Depuis 1959[6], la législation polynésienne interdit la consommation de viande de chien car jugée répugnante selon l’article 48, et réputée non comestible selon l’article 51. Une délibération datant de 1977[7], revisitée en 2006, redéfinit les normes sanitaires de la viande destinée à être livrée au public en vue de sa consommation, sans toutefois citer expressément la viande de chien. Il n’en reste pas moins que la consommation de viande de chien est de notoriété publique et qu’elle est proposée à la vente via des circuits fermés.

Un reportage avait été dédié à ce sujet en 2010 sur Polynésie 1ère, et remis d’actualité en 2016 avec la circulation d’une pétition adressée au Président de la République française de l’époque. Elle émanait d’associations de protection des animaux domestiques, et en particulier de « Anti Pet and Bush Meat Coalition International Animal Rescue Foundation World Action France

Les préparateurs de chiens se font encore discrets aujourd’hui afin de ne pas tomber sur le coup de la protection animale et du code pénal dont l’article 521-1 stipule : « Le fait, publiquement ou non, d’exercer des sévices graves, ou de nature sexuelle, ou de commettre un acte de cruauté envers un animal domestique, ou apprivoisé, ou tenu en captivité, est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 Euros d’amende[8]. »

Car, évidemment, au-delà des considérations culturelles de l’animal qui peut être mangé ou non, c’est l’acte de cruauté commis lors de la mise à mort de l’animal qui est dénoncé par des associations de protection animale, majoritairement représentées par des femmes d’origine métropolitaine.

Portée par des femmes popa’a, la dénonciation des actes de cruauté, induits par la consommation de chien, vient heurter l’identité des hommes ma’ohi[9] majoritairement consommateurs aujourd’hui. Selon l’enquête de Christophe Serra Mallol, les femmes ma’ohi interrogées manifestent majoritairement un dégoût vis-à-vis de la consommation de viande de chien du fait de sa proximité affective.

« L’expression du sentiment identitaire ma’ohi passe par la différenciation première en matière alimentaire. »[10] Il est indispensable d’avoir à l’esprit que l’alimentation saisie dans son contexte culturel peut en effet être utilisée comme « un puissant symbole d’identité, notamment en Polynésie (…) comme revendication identitaire passant par l’expression de types de consommation pouvant entrer en « résistance » avec ce qui est perçu comme venant de l’extérieur »[11]

Ce procès a suscité l’indignation face à la cruauté générée par la mise à mort de l’animal en vue de sa consommation, acte de cruauté condamnable en effet quel que soit nos origines ethniques. Mais en parallèle, certaines réactions ont été épidermiques, reflétant le sentiment que la justice française pointait du doigt et condamnait les us et coutumes des Polynésiens d’origine. D’où un grand nombre de commentaires qui ont à leur tour pointé le spécisme[12] et ont attaqué la consommation de viande de poulet, de bœuf, de porc…

Ces commentaires pourraient, à premier abord, traduire une conscientisation de la souffrance et de la cruauté qu’induit notre surconsommation de produits animaux, quel que soit les animaux. Or il semblerait plutôt que ces derniers masquent une fracture identitaire : Renvoyer à la consommation d’animaux d’élevage ne semble pas fait ici dans le but de remettre en cause la cruauté induite par cette consommation, mais plutôt dans le but de discréditer celles et ceux qui dénoncent la consommation de viande de chien en les mettant face à leurs propres contradictions.

La consommation de viande de chien vient donc cristalliser des tensions ethniques et genrées dans la cause animale en Polynésie française. Ce procès révèle ainsi des conflits identitaires majeurs, et met en lumière le fait qu’un des puissants freins à la prise en compte de la Cause Animale en Polynésie française est ce clivage Popa’a / Ma’ohi, et de surcroît Femmes / Hommes. Rappelons à nouveau que les différentes associations de protection animale sont majoritairement composées de femmes popa’a, et cette féminisation et ethnicité semble participer de la marginalisation de la cause animale en Polynésie française dans un contexte post-colonial.

L’invisibilité de la cause animale en Polynésie peut ainsi masquer une résistance à une « doctrine assimilationniste » métropolitaine perçue comme telle. Or, pour que cette cause puisse être pleinement entendue, il est impératif de tenir compte de ces tensions identitaires dont ce procès fut un excellent révélateur.

 

Participer ainsi au développement de l’empathie et de la bienveillance pour tous les êtres sensibles nécessite impérativement de reconsidérer les enjeux identitaires à l’œuvre dans la cause animale en Polynésie française.

Réale

Notes de bas de page :

[1] BARRAU Jacques, 1960. The selection, domestication, and cultivation of food plants in tropical Oceania in the pre-European era, Bangkok, Symposium on the impact of man on humid tropics vegetation, Unesco, p.3 in SERRA-MALLOL Christophe, Nourritures, abondance et identité. Une socio-anthropologie de l’alimentation à Tahiti, Tahiti, Au Vent des Iles, 2010, p. 33.

[2] Christophe Serra Mallol, 2010. Manger du chien à Tahiti, une affirmation identitaire ? Anthropozoologica 45-1 : 157-172

[3] Anthropocentrisme : Qui fait de l’homme le centre du monde.

[4] Christophe Serra Mallol, 2010. op.cit

[5] Ibidem

[6] Délibération n°59-60 du 16 octobre 1959 portant règlementation des denrées alimentaires d’origine animale – Arrêté n°1911 du 6 novembre 1959 portant règlementation de l’abattage des viandes animales et l’inspection de denrées alimentaires d’origine animale.

[7] Délibération de l’Assemblée Territoriale N°77-116 du 14 octobre 1977 portant règlementation de l’inspection des denrées alimentaires d’origine animale – Arrêté n° 1115-1116/ CM du 6 octobre 2006 pris en application des articles 10 et 11 de la délibération n° 77-116 AT modifiée par la délibération n°95-79 AT du 23 mai 1995.

[8] L’équivalent de 3,6 millions de francs Fcfp

[9] Nous reprenons ici la distinction ethnique opérée par le chercheur dans ses travaux.

[10] Christophe Serra Mallol, 2010. op.cit

[11] Christophe Serra Mallol, 2010. op.cit.

[12] Spécisme : Idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, spécialement la supériorité de l’être humain sur les animaux.

CRÉDIT PHOTO COUVERTURE : © https://voyages.ideoz.fr/menaces-sur-tahiti/

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